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L'apostilleur

Ne pas rire (se moquer), ne pas déplorer, ne pas détester mais comprendre (Spinoza)

La quète du palais de Théodoric conduit à la chapelle palatine de Charlemagne d’Aix-la-Chapelle.

Quand on a goûté aux splendeurs des nombreuses cités nées avant l’Italie sur son territoire, et que la curiosité nous amène à en découvrir une nouvelle parmi les plus anciennes, il ne faut pas s’étonner de s’y réveiller un matin.

La découverte racontée ici des nombreux sites remarqués par l’UNESCO à Ravenne, avait commencé à une heure de chrétien en quittant notre hôtel de la via di Roma à deux pas de la basilique Saint-Apollinaire-le-Neuf. Sa visite s’imposait.

Juste avant, une imposante façade ancienne restée en bon état, s’avance jusqu’au bord du trottoir, le reste de la construction a disparu. Un panneau municipal et notre guide touristique mentionnent que c’est celle du « Palais de Théodoric ».

Palais « de Théodoric » (1) 

Sauf à imaginer qu'un architecte flatteur se serait inspiré de la majestueuse porte d’or du palais de Dioclétien (IIIe s.) à Split, on peut bien se demander qu’elle avait été son intention en disposant si haut cette importante alcôve avec ces colonnades suspendues.

Porte d’Or du palais de Dioclétien

A moins qu'il ait reproduit les traits de la Daurade, l'antique basilique de Toulouse  construite sous Théodoric Ier ... pour remercier Dieu de l'avoir sauvé, lui et son peuple, de l'anéantissement par les légions romaines qui encerclaient les murs de Tolosa." (Jean Cassaigneau)

 

Entre 1802 et 1814 pendant les campagnes napoléoniennes en Italie on s’était intéressé au « Palais de Théodoric » en lui attribuant aussi la façade qui nous intéresse. Des dessins rapportés alors et conservés aujourd’hui au musée du Louvre en témoignent, dont celui-ci. Preuve supplémentaire s’il en fallait de la curiosité historique de ces français conquérants, aguerris à la discipline déjà en Egypte.

 

Partant de là on ne pouvait pas deviner que chemin faisant notre curiosité nous conduirait jusqu'à Charlemagne.

La suite de notre visite de la ville nous amènera à nous questionner à propos de ce bâtiment, avec deux informations qui semblent contredire son attribution largement partagée au palais de Théodoric.

La première nous surprend quelques pas plus loin dans la basilique Saint-Apollinaire-le-neuf, voulue par Théodoric au début du VIe s.

Saint-Apollinaire-le-neuf

Ses remarquables mosaïques ont conservé les traces des mouvements religieux avec une parenthèse hérétique d’à peine cinquante ans sous Théodoric qui laissera une empreinte architecturale arienne à Ravenne. Elles ont été modifiées au gré des dogmes dominants en en conservant l’essentiel, dont celle qui alimente le sujet qui nous intéresse. Il s’agit dans la nef, d’une mosaïque qui reproduit la façade d’un palais avec sur le fronton la mention « PALATIUM », qu’historiens et guides touristiques (b) attribuent généralement à Théodoric.

Il n’est pas nécessaire d’être féru d’architecture pour ne pas reconnaître ici la façade restante du « Palais de Théodoric » vue un peu plus tôt depuis le trottoir de la via di Roma (1) .

La deuxième source d’interrogation provient du musée de Ravenne attenant à la somptueuse basilique Saint-Vital.

 

Dans une vitrine plutôt discrète posée dans un de ses couloirs, on peut voir une « Carte antique hors les murailles de Ravenne» sur plaque émaillée qui reproduit des monuments anciens et disparus de la ville avec leurs noms et quelques informations. Elle semble avoir été réalisée en avril 1855 à partir de sources non mentionnées.

 

Celui qui nous intéresse ici est désigné « Palazzo di Valentiniano III in Laureto », du nom de cet empereur romain d’Occident né à Ravenne quelques décennies avant la prise de pouvoir par Théodoric.

 

On remarquera une similitude étonnante avec le « PALATIUM (2) » attribué à Théodoric dans la basilique Saint-Apollinaire-le-Neuf, ci-après. 

 

Alors de qui est ce palais ?

Des historiens rapportent les témoignages de contemporains de Théodoric qui relatent sa propension à construire des monuments et des palais nombreux, quand d’autres soulignent le peu d’intérêt de l’empereur Valentinien III un peu plus tôt. Pour en savoir davantage sur cette paternité il faut consulter encore pour savoir pourquoi ces deux façades si différentes seraient celles du « Palais de Théodoric » pour les uns, quand cette carte antique de Ravenne nous montre le « Pallazzio de Valentiniano III in Laureto » .

 

Que nous dit-on à propos de son attribution à Valentiniano III ?

 

 

Pour suivre le fil de ce qui suit on se rappellera l’enchainement rapide des événements. Le règne de Valentiniano III fut suivi de celui bref de Romulus Auguste, déposé par Odoacre lui-même tué par Théodoric.

 

Louis-Gabriel du Buat-Nançay présente l’hypothèse d’une attribution du palais à Valentinien III, dans son « Histoire des peuples de l'Europe » écrite en 1772 à propos de l’assassinat d’Odoacre par Théodoric qui « … fut tué in laureto … on se tromperait si l’on entendait par là un lieu différent de Ravenne… le même endroit du palais de Ravenne… ». In Laureto désignerait donc un lieu précis de Ravenne voire une partie du palais ou le palais.

 

Yan Zurbach (Université du Québec à Montréal) apporte un complément d’explication avec son " Projet politique de Théodoric la Grand à travers les mutations du pouvoir romain du Ve au VIe siècle" où il fait état de « … la présence de l'église de S. Giovanni construite par Galla Placidia (mère de Valentinien III) et du palais Laureto attribuable à Valentinien III. C'est aussi à cet endroit qu'Odoacre aurait hypothétiquement fait construire un autre palais».

Ces informations conduisent à penser que le palais de Valentinien III aurait été transformé par Odoacre en conservant la façade représentée par la mosaïque de la basilique Saint-Apollinaire-le-neuf construite par Théodoric. 

Les historiens rappellent aussi que « Les fouilles ont révélé des constructions de Théodoric dans la partie de la ville qui correspond aux quartiers impériaux donc de Valentinien III. L'Anonyme de Valois mentionne que Théodoric a achevé des édifices … avec transformations jusqu’au début du VIe s. … »

Poursuivant cette enquête, on observera les informations de la « Carte antique hors les murailles de Ravenne» avec sa désignation « Palazzio Valentinino III in Laureto » .

S’agit-il du même site ?

Les indices suivants semblent bien le confirmer. A côté  du dessin du « Palazzio de Valentiniano III in Laureto » un peu en retrait, est représentée la « basilique San Pullione » dont l’adresse actuelle est rappelée dans "Ravenne et les traditions de l'artisanat antique tardif et byzantin"  qui situe le mausolée de Libère Ier (Archevêque de Ravenne en 185) à San Pullione via Alberoni/via Pallavicini, à proximité immédiate de Saint-Apollinaire-le-Neuf et donc du palais.

Ailleurs, dans le 19e tome de leur «Bibliothèque sacrée ou dictionnaire universel historique, dogmatique, canonique, géographique, et chronologique des sciences écclésiastiques » (1824), les pères dominicains Richard et Giraud situent également « Le Liberius mausoleum (St Pullione, via Alberoni/via Pallavicini » au même endroit.

 

Plan actuel avec la basilique Saint-Appolinaire-le-Neuf et le « Palais de Théodoric (1) »

Il est donc raisonnable de penser que le Palais de Valentinien III in Laureto de la carte antique, à côté du mausolée de Saint Ibère lui-même à côté ou dans la Basilique San Pullione, tous placés entre les rues qui nous intéressent est bien le palais représenté sur les mosaïques de Saint-Apollinaire-le-Neuf.

Reste à savoir pourquoi Théodoric aurait fait représenter dans la basilique qu’il a voulue, le palais de Valentiniano III ?

Noël Duval de l’Ecole française de Rome a cherché à « …se faire une idée précise du palais de Ravenne dont rien ne subsiste aujourd’hui ». Dans son ouvrage " Que savons-nous du Palais de Théodoric à Ravenne ? ", il assure avec d’autres experts que ce qui reste du palais (1) de la via di Roma est plus tardif (VIIIe et le XIe s.). A propos de la datation de cette façade (1), Noël Duval développe un argumentaire qui conclut que « … personne ne parle plus du Ve ou VI e s. … depuis la fin du XIXe s. on a abandonné l’appellation traditionnelle de « Palais de Théodoric », et que « malgré les textes qui parlent d’une construction ex nihilo, le roi goth se soit contenté d’aménager un édifice qui existait déjà ». Il présente dans son ouvrage une photo de la façade (1) qu’il intitule « Le soit - disant Palazzo di Téodorico ».

Concernant la mosaïque et sa façade « PALATIUM » attribuée au Palais de Théodoric (2) dans la basilique, il lui « …semble vain de chercher à préciser l’emplacement de cette façade sur le terrain ».

Bien que les traces archéologiques manquent pour suivre l’évolution certaine des aménagements et agrandissements de ce palais par ses augustes occupants successifs, une information confortera ceux qui pensent que cette façade de la via di Roma n’est pas celle du « Palais de Théodoric ». On sait (a) qu’ « À la fin du VIIIe siècle, alors que le palais impérial de Théodoric à Ravenne était en ruine, Charlemagne demanda et reçut l'accord par lettre du pape Hadrien (772-795) d'en prélever des marbres et des mosaïques… ». Charlemagne qui avait rencontré l'évêque Gratiosus à Ravenne utilisera ces prélèvements pour sa chapelle palatine d’Aix-la-Chapelle, ci-après.

 

 En conclusion, avec ces observations archéologiques et historiques, il est probable que la mosaïque représentant la façade d’un palais (2) dans la basilique voulue par Théodoric soit celle du palais de Valentiniano III réaménagé et occupé par Odoacre puis Théodoric, et que la façade de la via di Roma ne soit que le reste d’un ensemble palatial ancien aujourd’hui disparu.

 

On retiendra des efforts des historiens même parsemés d’inexactitudes, qu’ils contribuent avec leurs connaissances du moment à la nôtre.

Qu’ils en soient tous remerciés pareillement.

 

(a) « Le projet politique de Théodoric le Grand à travers les mutations du pouvoir romain du Ve au Vie s. » YAN ZURBACH

(b) Commentaire à propos des sources qui se reproduisent.

Une anecdote d’Edhem Elden (Collège de France ) nous instruit avec l’histoire du cheval blanc du Général d’Espérey qui entrait dans Istambul lors de l’effondrement de l’empire Ottoman après la première guerre mondiale.

Soixante-dix historiens et écrivains dont il a présenté la liste ont assuré que le cheval du Général était blanc. Ce détail avait son importance puisqu’il devait faire écho au cheval blanc de Mehmet II lors de la prise de Constantinople.

Toutes ces sources se recopiaient sur ce point jusqu’à ce qu’une photo retrouvée du général à la tête du cortège qui entrait dans la ville ce jour-là prouve que le cheval avait une robe foncée.

 

 

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