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L'apostilleur

Ne pas rire (se moquer), ne pas déplorer, ne pas détester mais comprendre (Spinoza)

Les "coco fesses" sous Louis XV

Cet archipel pour carte postale s’est libéré du Gondwana depuis longtemps. Isolé de tout il en a conservé quelques singularités endémiques étonnantes. 

Les Seychelles n'ont plus ces couleurs sous-marines vivantes dont elles ont fait le deuil en blanc avec ses barrières de corail maintenant monochrome. Elles abritent pourtant des poissons dans ses cimetières, et protègent encore pour un temps de l'assaut des vagues un littoral à fleur d'eau.

 

Cimetière de coraux - marée basse à Praslin

Elles finiront en poussière comme leurs ancêtres sur ces plages de talc blanc qui éclaircissent ici et là la mer jusqu'au bleu turquoise.

 

Loin de ce futur lugubre, une essence traverse en bonne santé les millénaires à son rythme; le coco de mer. 

L'UNESCO n'a pas manqué de reconnaître "patrimoine mondial de l'humanité " la Vallée de mai " à Praslin (1) où prospère ce trésor botanique.

 

 

Il se perpétue ici au milieu d'un chaos granitique rose comme celui de Bretagne, au sein d'une nature primaire balayée par des vents constants et des grains qui s'égrènent entre des épisodes d'ensoleillement ardents sous ces latitudes équatoriales.

Ce cocotier est suffisamment singulier pour que les autorités locales décident de le protéger (2) pour ses fruits et ses graines baptisées "coco fesses" par des colons pendant l'occupation française du XVIIIe s. Par extension cette appellation vaudra pour l’arbre, la noix et sa graine.

Le Jardin du Roi à Mahé témoigne de l’intérêt des français pour les épices et de leur curiosité pour cette plante. L’histoire qui se raconte là-bas, nous apprend que le premier jardin était en bordure de l’anse Royale jusqu’à ce que les français croyant par erreur à une invasion anglaise, y mettent le feu. Reconstitué plus haut, il présente quelques coco fesses au milieu d’épices et de plantes médicinales.

Leurs formes suggestives et la rareté de l'espèce ont étonné des générations de visiteurs au point qu'aujourd'hui ce cocotier est devenu patrimoine national. Il est protégé comme les emblématiques tortues terrestres dont quelques-unes déambulent librement à la Digue notamment.

Avec elles et le perroquet noir, les coco de mer sont désormais menacés et inscrits sur la liste rouge de l'Union internationale pour la conservation de la nature. Réparties quasi exclusivement sur les îles Praslin (17000) et Curieuse (10000), ces derniers spécimens survivants y prennent leur temps. 

Le palmier peut vivre jusqu'à trois cents ans, et attend une vingtaine d'années avant de produire ses premiers fruits. A l'intérieur de la noix, une graine fertilisée d'environ 30/40 kg, attendra une demi-douzaine d'années sa maturité sur l'arbre.

L'arbre mâle avec son inflorescence sans équivoque non plus, n'a pas eu le succès international de son pendant femelle. Sauf auprès des familles créoles locales qui ont tiré de l'accouplement de ces cocotiers bien genrés, un conte approprié pour enfants.

 

 

Il y a plusieurs siècles, l'originalité et la rareté de ces graines sexy suscitaient déjà l'envie d'admirateurs titrés.

Au XVIe s. Le roi de Bohème Rodolphe II aurait tenté d'en acquérir une en vain. Aux XIXe s. le succès de la précieuse semence voulait qu'on l'habille d'or et d'argent. 

Avant l'indépendance en 1956, le duc d'Edinburgh honorait la plantureuse graine en l'enfouissant dans le jardin botanique de Victoria, sur Mahé encore vierge de coco fesses.

L'archipel manque de tout sauf d'idées pour exploiter ces curiosités végétales. Les promoteurs de l'image de ces îles ont fait un bon coup en associant l’insolite et devenue célèbre noix de coco aux personnalités de passage.

Opportuniste, le ministre des Affaires étrangères seychellois a offert aux jeunes mariés William et Kate une coco fesse à l'occasion de leur lune de miel dans l'archipel. Un présent qui aura certainement été apprécié à sa juste valeur si l'on en juge par l'intérêt que lui porte les grandes maisons de vente, Drouot, Artcurial... En 2008, deux coco fesse du XVIe et XIXe s. se vendaient 6.000 et 11.000 euros chez Christie's à Paris.

Artcurial

 

 

Christie’s

 

Ajoutez à cette coco fesses mania des élucubrations chinoises qui attribuent à sa pulpe moulue et trempée dans du whisky, des vertus aphrodisiaques et vous aurez un cocktail apprécié des braconniers qui s’en enrichissent (100$/kg). Avant eux, suivant la route du sud-est vers les Maldives et l’Inde, rois et dignitaires leurs accordaient les mêmes valeurs. Trouvées en mer, on pensait alors qu’elles provenaient « … d’arbres qui poussent en la mer », comme encore en 1680 le botaniste allemand Rumpf.

 

En 1803 Jean-Baptiste Quéau-Quincy représentant du gouverneur général de I'Ile de France (Ile Maurice) témoignait de l’utilisation de cette graine (3): « … L'on en fait aussi de jolis plats à barbe, que l'on fait graver, et garnir en argent : ils se gravent facilement, ils prennent un très beau poli, et une couleur fort noire… Leurs vertus chimériques qui les avaient fait rechercher avec le plus grand empressement, ce qui ne paraîtra pas étonnant quand l'on saura que l'on a vendu dans l'Inde jusqu'à 2 et 300 roupies un seul coco de mer ; en raison de ce que les Indiens prétendaient à cette époque, que l'amande qui était dans l'un des côtés du coco de mer, était un poison très violent, tandis que celle qui était du côté opposé était excellent contre-poison ; ils lui attribuaient également une vertu propre à exciter l'amour »

Aujourd'hui leur exportation est très contrôlée. Les graines numérotées se vendent de 350 à 500 euros pièce par quelques boutiques patentées. D'autres décorent leurs présentoirs avec des exemplaires apprêtés pour qui n'aurait pas perçu la ressemblance. 

Une opportunité pour les spéculateurs qui anticipent une interdiction totale du commerce de la "lodoicea callipyge". Ce nom scientifique peu explicite de la coco fesses aurait été donné par les botanistes français du XVIIIe s. en hommage à leur roi Louis XV. Lodoicea serait dérivé de Louis et callipyge de l’adjectif grec utilisé pour parler de belles fesses.

Souhaitons au duc de Praslin de ne pas avoir été disgracié par Louis XV pour avoir laisser faire cette association osée sous son ministère.

 

(1) le diplomate duc de Praslin, ministre des affaires étrangères puis de la marine de Louis XV, a laissé son nom à l’île des coco fesses, on ne sait pas pour autant rapprocher l’expression cucul la praline de son passage.

 

(2) les braconniers pilleurs de coco fesses risquent 35000€ d'amende et deux ans de prison

 

(3) D’après Jean-Michel FILLIOT « Etude Océan Indien »

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