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L'apostilleur

Ne pas rire (se moquer), ne pas déplorer, ne pas détester mais comprendre (Spinoza)

Après mille ans, et Milan, Ravenne dernière capitale d’un empereur romain d’Occident révèle l’art nouveau des chrétiens.

  Aujourd'hui  moins connue que le jambon de Parme, le parmesan ou le Lambrusco de sa région, cette ville discrète d’Emilie-Romagne conserve pourtant les traces d’un passé glorieux avec ses monuments historiques dont huit classés « patrimoine mondial » par l’UNESCO. Avec eux, un pan de l’histoire de ce début de Moyen-Âge se raconte au gré de leur découverte dans les ruelles de la ville.

A la croisée de l’Antiquité et du Moyen-Age, du paganisme et de la chrétienté, de l’Occident et de l’Orient romain, Ravenne révèle avec son architecture et ses mosaïques des Ve et VIe s. cette période de bascules concomitantes.

L’antiquité laisse place au Moyen-Age.

Les commentateurs balbutient quant à l’année de naissance du Moyen-Age (325 concile de Nicée, 476 fin de l’empire romain d’Occident, 496 baptême de Clovis…). Pourtant s’il y a un événement majeur de la transformation de l’Occident qui a provoqué une révolution culturelle fondatrice en scellant les fonts baptismaux de la chrétienté, c’est bien 325. Ici les traces du paganisme de l’antiquité gréco-romaine, avec ses forums, théâtres, arènes qui s’étalaient du Proche-Orient de Palmyre et de l’Asie Mineure d’Ephèse… au mur d’Antonin en Britannia et plus encore, s’effacent devant celles d’un Moyen-Âge chrétien qui se découvre.

Architecture romaine à Palmyre Ier-IIe s.  (avant Daech),

 

Architecture romaine IIIe-IVe s. à Ravenne (Baptistère Néonien)

 

Après les assassinats effrénés d’empereurs et le déclin économique et démographique (2) de Rome un peu plus tôt, un enchevêtrement d’événements hissera Ravenne au rang de capitale d’un empire romain d’Occident diminué à l’Italie, et déjà vassalisé depuis Constantin par celui d’Orient. La situation géographique de la ville avec la proximité de son port à Classe sur l’Adriatique à l’embouchure du Pô, était propice aux échanges avec l’Orient romain et Constantinople. Jules César y séjournait déjà avant de franchir le Rubicon au sud de la ville.

Mosaïque du port de Classe dans la basilique Saint-Apollinaire-le-Neuf (début VIe s.Théodoric)

 

L'antique Ravenne en zone lagunaire (Jean-Claude Golvin)

 

Malgré cette période de troubles dans un empire romain d’Occident déjà disloqué, le paléo-christianisme mouvementé produira à Ravenne des monuments remarquables qui contribueront aux fondations de l’architecture des églises chrétiennes.

Comme un peu partout dans l’empire, des chrétiens encore persécutés sont identifiés à Classe dès le IIe s. avec Saint-Apollinaire (martyr ?) dont la relique sera vénérée tour à tour dans les deux basiliques de Ravenne dont on parlera un peu plus loin.

 

Des « christianismes » à Ravenne.

Avec Théodose en 392, les romains abandonnent le paganisme au profit du christianisme religion officielle de l’empire romain que l’on l’appellera ici « orthodoxe » par facilité avant le schisme de 1054. Mais le rapprochement dogmatique des chrétiens voulu par Constantin (concile de Nicée 325) reste à parfaire avec ces wisigoths encore ariens (1) en errance et menaçants. Plutôt que d’affronter ces chrétiens hérétiques, Constantinople s’en accommodera moins par œcuménisme que pour dominer et réorganiser à bon compte les territoires encore romains d’Occident. Ainsi, avec la bénédiction byzantine, l’immigration wisigothe du Ve s. soumettra l’Italie par étapes avec Alaric qui avait déjà pillé Athènes avant Rome, Odoacre soldat romain qui éliminera ensuite le dernier empereur romain d’Occident (476) et Théodoric qui assiégera Ravenne capitale d’Odoacre devenu roi (493) pour s’y installer durablement. Il y laissera l’exceptionnelle empreinte religieuse du courant hérétique arien, manifestation d’un christianisme hétéroclite.

Avec ses monuments paléochrétiens Ravenne témoigne de cette période tumultueuse.

La documentation et l’importance de cet héritage ont montré l’action bénéfique du « barbare » Théodoric finalement apprécié pour avoir gouverné comme l’empereur qu’il aurait voulu devenir, malgré les privilèges accordés à ses coreligionnaires ariens. Bien que marié à la sœur de Clovis, il interdira leur mariage avec les autres chrétiens ou les juifs, dont il fera reconstruire la synagogue par les chrétiens qui l’avaient incendiée (519). Son règne d’un peu plus de trente ans marquera aussi la ville et contribuera à nous faire savoir qu’un « barbare » pour les grecs et les romains, désignait un étranger de culture différente sans la connotation qu’on lui prêtera plus tard.

Les tournants politico-religieux de cette période avec le patrimoine époustouflant légué par les acteurs de sa magnificence s’expriment à Ravenne. Les suivre pas à pas dans la vielle ville est un moyen de nous guider pour ce périple dans l’histoire des hommes, de leur religion et de l’art.

La foi comme partout dans le monde chrétien justifie des merveilles. L’époque est propice aux constructions nouvelles que sont les églises dont l’archétype reste à définir.

Pour instiller dans la population la nouvelle religion impériale, son histoire sera magnifiquement racontée par des architectes audacieux et le génie des artistes. Ils puiseront d’abord leur inspiration dans les réalisations du paganisme romain abandonné. Une visite du Panthéon de Rome (IIe s.) et de Sainte-Sophie (fin VIe s.) permet à chacun de percevoir cette filiation avec ces coupoles monumentales, quant la décoration intérieure de Sainte-Sophie plus tardive renvoie elle, aux mosaïques pariétales de Ravenne avec ces anciens monuments religieux des IVe/VIe s. - baptistère des orthodoxes (Néon) mausolée de Galla Placidia suivis de ceux des ariens de Théodoric des Ve/Vie s. - basilique Saint-Apollinaire-le-Neuf, baptistère des ariens, mausolée de Théodoric.

Avec leurs tesselles parfois imprégnées d’or pour l’éternité, à Ravenne les mosaïques seront préférées aux fresques si abîmées aujourd’hui dans les églises du haut moyen-âge.

Mosaïques de la Basilique Saint-Apollinaire-le-Neuf

Saint-Vital une autre somptueuse basilique voulue par Théodoric pour Ravenne, sera construite mais après lui quand l’empereur Justinien chrétien orthodoxe reprendra la ville aux wisigoths. Il sera célébré avec une mosaïque de lui dans la basilique.

A peine dix ans plus tard, il commandera pour sa capitale byzantine l’extraordinaire Sainte-Sophie qui restera la plus grande basilique de la chrétienté pendant mille ans et dont on retrouve certains traits ici avec celle de Saint-Vital VIe s.

 

Basilique Saint-Vital (526-547)

 

 

https://download.vikidia.org/vikidia/fr/images/c/cc/Mosa%C3%AFque_de_Ravenne.jpg

Mosaïque avec Justinien – Basilique Saint-Vital

 

A Ravenne, si on ne se mélange pas entre wisigoths et romains, les influences artistiques se côtoient. On multiplie les édifices religieux réservés à chaque communauté avec des productions artistiques qui reflètent la sensibilité des dogmes.

Le mausolée de Galla Placidia (chrétienne orthodoxe) donne le ton avec sa simplicité extérieure et sa richesse intérieure.

Mausolée Galla Placidia début Ve s.

Mausolée de Théodoric 520 à Ravenne

Le mausolée massif de Théodoric en pierre blanche avec sa coupole monobloc de 300 tonnes se distingue en tout point de l’architecture contemporaine. Pour le reste la porosité artistique des représentations religieuses est éclatante avec le baptistère « néonien » (plus ancien monument de Ravenne vers 400) et celui « arien » éloigné de quelques centaines de mètres.

 

Baptistère orthodoxe de Néon IVe/Ve s.

 

Baptistère des ariens Ve/Vie s.

 

A Ravenne la rupture avec les constructions gréco-romaines est consommée. Le modèle des temples dédiés au paganisme romain avec le Panthéon de Rome ou à Thessalonique (Grèce) sera abandonné.

Panthéon à Rome Ier s.

 

La Rotonde de Thessalonique IVe s. ancien temple.

 

Les chrétiens avaient besoin d’un lieu de rencontre pour leurs églises (communautés) aux activités diverses et religieuses. Ils construiront des édifices pour permettre ces rassemblements en suivant un modèle qui s’imposera dès le IVe s. à Rome, avec celui de l’antique basilique de Constantin, remplacée au XVIe s. par celle de Saint-Pierre au Vatican.

 

Les monuments chrétiens le perpétueront pendant des siècles, malgré les résistances sous Justinien de Saint-Vital à Ravenne et de Sainte-Sophie à Constantinople.

Plus tôt à Ravenne, ariens et orthodoxes se référeront au modèle de la basilique antique de Rome.

 

 

Basilique arienne Saint-Apollinaire-le-Neuf (Théodoric 493-526)

 

 

 

Basilique orthodoxe Saint-Apollinaire-in-Classe VIe s.

 

 

Au XIIe s. les cisterciens reprendront encore le modèle ancien des églises comme à Pontigny.

Abbaye de Pontigny (Essonne)

 

Des réminiscences persisteront à Torcello au nord de Ravenne où l’église Santa Fosca (XIe s.) sera dressée à quelques pas de la basilique (VIe s.) en mélangeant le modèle antique des temples à base octogonale surmontée d’un dôme, et celui des églises paléochrétiennes.

 

Comme Ravenne abritée avec le fleuve et la lagune, la paisible île de Torcello « la mère de Venise » (3), protégera aussi dans la lagune vénitienne les premières populations effrayées par les agresseurs barbares (4).  

 

Ravenne influencera la basilique Santa Maria Assunta construite en 639, avec des mosaïques plus tardives du Xe/XIe s.

Basilique Santa Maria Assunta à Torcello

  Basilique Saint-Vital à Ravenne - VIe s.

 

Ces joyaux de l’architecture religieuse se nourriront mutuellement des influences et des va-et-vient artistiques entre les capitales romaines, de Constantinople, Ravenne et Rome.

Mausolée Galla Placidia – Ravenne 430

Saint Vital Ravenne

Sculpture Sainte Sophie – Constantinople vers 450 ( I,Jojan)

Si l’art ancien des mosaïques de pavement (5) avait été transmis par les grecs aux romains, avec l’iconographie cette expression religieuse des premiers chrétiens atteindra à Ravenne une dimension décorative et  artistique qui émerveille ses visiteurs depuis quinze siècles.

Ailleurs leurs successeurs la magnifieront pour les plus extraordinaires édifices inégalés avec leurs sublimes mosaïques ; Sainte-Sophie à Constantinople, Saint-Marc à Venise, Chapelle palatine et Cathédrale de Monreale à Palerme,  Saint-Pierre de Rome qui au XVIIe s. remplacera ses peintures par des mosaïques à l’identique pour immortaliser les œuvres …

Au VIIIe s. les arabes feront appel à un byzantin de Constantinople et à ses mosaïques, pour réaliser leur plus belle construction, la mosquée de Cordoue. 

 

Ainsi, Ravenne qui a su traverser les vicissitudes de son histoire, de ses peuples et de leurs religions, et conserver jusqu’à aujourd’hui ses trésors artistiques au bénéfice de l’humanité, mérite la reconnaissance de l’UNESCO et l'admiration de ses visiteurs.

 

   

 

 

 

 (1) Le concile de Nicée voulu par l’empereur romain Constantin avait pour objectif la fin des querelles de dogme entre les courants chrétiens dont celui du théologien Arius qui ne reconnaissait pas la nature divine du christ.

(2) Déjà avec Auguste (Ier s.) le manque d’hommes étaient patent ; " Citoyens de Rome nous devons nous préoccuper  plus de notre pérennité que de nos plaisirs immédiats " dans un contexte de droit de mort pour les femmes adultères. On promettait des avancements plus rapides à ceux qui avaient au moins trois enfants, les autres étaient pénalisés. Les femmes pouvaient alors hériter de leur père.

(3) Torcello est accessible en vaporetto depuis Venise la frénétique et mérite un détour à travers la lagune.

(4) On a vu qu’en Birmanie les mêmes causes avaient eu les mêmes effets avec les Inta, leurs villages sur pilotis et leurs pirogues, réfugiés sur le lac Inle.

(5) Un exemple de mosaïques de pavement (VIe s.) représente la plus ancienne carte de Jérusalem, vestige de l’ancienne église de Madaba. Incontournable à l’occasion d’un voyage en Jordanie.

 

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