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L'apostilleur

Ne pas rire (se moquer), ne pas déplorer, ne pas détester mais comprendre (Spinoza)

A Venise, une curieuse statue conduit à un moment crucial de l’histoire chrétienne.

Qui a déambulé dans la Sérénissime a vu qu’au sortir d’une de ses ruelles on peut embrasser d’un seul coup d’œil la place Saint-Marc et son joyaux byzantin. La statue pourtant là aussi dans coin, s’efface devant l’inondation de richesses que nous offre la basilique. Un quadrige magistral domine les voussures de la façade et le regard. Napoléon le rapportera à Paris (*), mais pas cette statue.

Lui avait-on raconté leur même voyage ?

 

Probablement parce qu’elle est agrippée comme elle peut côté sud de la somptueuse basilique, plusieurs séjours à Venise peuvent ne pas suffire pour la distinguer. Abîmée, discrète et singulière, généralement ignorée des visiteurs, elle s’affiche pourtant au cœur de la cité, au plus près aussi du palais des puissants Doges.

Son apparence contraste avec son histoire.

Témoignage de leur valeur patrimoniale avec le quadrige, les deux œuvres originales sont conservées à l’intérieur de l’édifice.

La curiosité que suscite notre statue et ce statut privilégié peuvent nous conduire jusqu’à un point crucial de l’histoire chrétienne qu’elle n’était pas censé représenter. Et pour cause, à l’heure de sa création le paganisme était encore religion de l’empire romain, mais plus pour longtemps. Quelques décennies suffiront pour arriver jusqu’à sa liaison avec l’histoire chrétienne.

Cette représentation de quatre hommes en arme liés dans une étreinte de porphyre rouge (**) est l’illustration saisissante de la nouvelle gouvernance romaine, qui produira à son insu l’accélération de la diffusion du christianisme.

Modèle original à l’intérieur de la basilique.

 

Prélude à la réalisation de cette œuvre symbolique, constatant les désordres éparpillés sur un territoire trop grand pour un seul empereur, Dioclétien inventait à la fin du IIIe s. apJC, un gouvernement à quatre pour la tête de l’empire romain, la tétrarchie. C’est ce pouvoir partagé pour la gestion de l’empire entre deux Augustes et deux Césars que cette statue évoque.

 

Quel lien avec la fantastique propagation du christianisme dans l’empire ?

Après quarante ans et quelques empereurs, l’histoire tragique des figures romaines se répétera. L’ambition de Constantin le conduira à déposer Maxence installé à Rome où il était réputé bénéficier de la faveur du panthéon romain. Constantin ne pouvant invoquer ces mêmes divinités, influencé par sa mère déjà convertie, cherchera la faveur du Dieu des chrétiens pour protéger son armée dans son combat pour diriger l’empire d’Occident.

C’est à ce moment que l’histoire chrétienne trouvera une extraordinaire opportunité pour sortir de la clandestinité. Un chrisme (XP mélangé) symbole des chrétiens, apparaitra dans le ciel à Constantin lors de la bataille décisive du pont de Milvius qu’il remportera.

Constantin Ier scellera le sort de la tétrarchie.

 

Mettant fin à une période de violentes persécutions, s’en suivra l’édit de Milan qui légalisera le christianisme. Avant de mourir Constantin se convertira au christianisme qui s’imposera à l’empire romain un peu plus tard avec Théodose.

 

Si on ne peut pas refaire l’histoire, on ne peut s’empêcher de se demander quel avenir aurait eu le christianisme sans la tétrarchie de Dioclétien qui a conduit à l'initiative de Constantin... Aurait-il trouvé le chemin de Rome sous les auspices du chrisme ? L’unification des églises (communautés) chrétiennes aurait-elle été possible sans le concile de Nicée qu'il a voulu ? Comme la forme des églises (édifices), le dimanche jour de repos, les prémices de la laïcité… 

Calé sur un fauteuil-bistrot du café Florian place Saint-Marc, la mousse de lait crémeuse du cappuccino incite à la gourmandise et à prolonger dans ce cadre unique, la curiosité soulevée par cette rencontre miraculeuse de la religion avec le pouvoir à la fin de la tétrarchie romaine...

 

 

(*) Perfection métallique et témoignage d’un art antique éblouissant, le quadrige de cuivre raflé par Napoléon (il ornera un temps le Carrousel du Louvre) faisait partie du butin de la quatrième croisade de 1204 rapporté par les vénitiens comme la statue des tétrarques.

Reproduction à l’extérieur de la basilique.

 

Après le schisme des Eglises d’Orient et d’Occident un siècle et demi plus tôt, l’idée que ce pillage vieux de huit siècles pourrait avoir des conséquences heureuses aujourd’hui permet d’en dissiper l’effet. Deux cent cinquante ans plus tard, les musulmans ottomans déferleront sur Constantinople qu’ils pilleront et saccageront. Ces précieux trésors mal acquis, mais conservés jusqu’à nous, auraient alors disparu.

Probablement subjugué par ce symbole esthétique de puissance, Napoléon récidivera avec le quadrige de la porte de Brandebourg (Berlin) qu’il rapportera à Paris. En 1883 un quadrige provisoire (bois et plâtre) sera érigé sur l'Arc de Triomphe avant une version définitive en bronze qui n'arrivera pas.

(**) Coïncidence ou volonté de Napoléon ? L’architecte VISCONTI chargé de la réalisation du tombeau de Napoléon avait prévu d'utiliser un porphyre rouge. Trop difficile à obtenir il retiendra un quartzite semblable. L’antique sarcophage de Sainte Hélène, mère de Constantin (Vatican), est également en porphyre rouge.

Originaux à l'intérieur de la basilique

 

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