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L'apostilleur

Ne pas rire (se moquer), ne pas déplorer, ne pas détester mais comprendre (Spinoza)

«Nantes appartient à la Bretagne, que cela vous plaise ou non»

     

   Après l’agacement, cette allégation provocatoire lue à l’occasion de récentes déclamations de nantais en mal de bretonnitude, suscite naturellement réflexions et commentaires.

 Les vigoureux apologistes nantais de la cause ont travesti leur dialecte pour justifier le rattachement du département de la Loire-Atlantique à la région Bretagne dans un premier temps. Quelques indépendantistes du Pays de Loire, se déguisent aussi en breton pour élargir leur socle avec les ultra minoritaires de Bretagne qui eux ont raccroché depuis longtemps. Car derrière ces unionistes « bretons » se révèlent aussi, cachés derrière leur drapeau, des sécessionnistes qui ne semblent pas plaire à la Bretagne silencieuse.

Les formules bretonnantes de l’autocollant « Naoned e Breizh » et d’un collectif qui défend cette cause «44-Breizh » laissent penser pour la justifier, que le breton serait la langue historique du Pays nantais. Qu’en est-il ?

Cet engouement louable pour le breton (*), ne suffit pas à faire illusion. Si par cet effort de langage les auteurs allèguent une unité avec les bretons d’Armorique, c’est un chemin tordu qu’illustrent quelques échantillons d’histoire sans équivoque.

En Bretagne les langues éclairent son passé. Deux langues étaient pratiquées; le breton d’origine celtique (*) en Basse Bretagne à l’ouest, et le gallo langue d’oil d’origine romane, en Haute Bretagne à l’est. Ces traces parlées jusqu’au début du XXe s. trouvent leurs origines dans la Bretagne historique de Nominoé au IXe s. dont le territoire (voir la carte ci-dessous), était à l’ouest d’une ligne partant de Saint Brieuc au nord jusqu’à l’estuaire de la Vilaine au sud.

Cette démarcation se retrouvera à l’identique mille ans plus tard sur le relevé de Paul Sébillot en 1886 qui sépare la Bretagne bretonnante de celle qui parle le gallo.

Les comtés de Nantes et de Rennes sont des conquêtes du IX e s. (comme le Cotentin et l’Avranchin) sur le royaume de Charles le Chauve, la langue de ces territoires rattachés est le gallo. Avec le comté de Nantes, partie de la marche de Bretagne, les rois francs contenait le Bretagne.

Les rennais, eux, soucieux d’exactitude quant à leur histoire se revendiquait « gallo » en 2007 lors d’une manifestation à Rennes (*).  

Cette séparation bien marquée apparaissait aussi lors des manifestations religieuses bretonnes. « Dès le Moyen Age central sept des neuf évêchés (Nantes et Rennes étant tenus à l'écart) sont réunis dans le fameux Tro-Breiz ou pèlerinage aux Sept Saints de Bretagne… » (https://books.openedition.org/pur/21458?lang=fr)

Elle l'était déjà pour le duc de Bretagne Jean IV qui ayant rompu avec les anglais et voulant sceller une paix durable avec la France, proposera en 1363 à Charles de Blois de céder la partie "gallo" de la Bretagne. 

Ces « deux Bretagne » sont donc historiquement bien distinctes, les populations ne se sont jamais comprises pendant mille ans, jusqu’à ce que le français soit imposé à tous d'abord par François 1er (ordonnance de Villers-Cotterêts en 1539) puis définitivement par la république au XXe s.

La duchesse Anne de Bretagne, élevée à Nantes, ne parlait pas breton.

Les langues historiques du Pays nantais sont, précédemment au français,

  • le gallo en pays de la Mée, de Redon, d'Ancenis, de Nantes, de Retz et du Vignoble nantais.
  • le poitevin en pays de Retz et au sud du pays nantais
  • et le breton limité au pays de Guérande

Il n’y a pas ici de quoi justifier « l’appartenance » bretonne de Nantes pour ce motif, au contraire. Nantes comme Rennes, propagèrent le gallo (latin vulgaire) face au breton dès la fin de l’Antiquité.   

D’où vient alors cet engouement nantais pour le breton ?

L’INSEE révèle l’origine de cette bizarrerie par l’exode rural des bretons vers la métropole nantaise. Les migrants ont emporté avec eux leur culture puissante et leur langue qu’ils ont entretenues et qu’ils ont réussi à infuser chez les autochtones gallos et poitevins. Au point qu’avec seulement 0,5% de locuteurs bretons dans le pays nantais en 1999 (trois fois moins que de locuteurs gallo), le sentiment d’appartenance à la Bretagne a été diffusé à 67% des 1,3 millions d’habitants de Loire-Atlantique, qui pensent à tort, que le breton est leur langue régionale. https://fr.wikipedia.org/wiki/Langues_en_Loire-Atlantique

        

Carte des traces historiques de la langue bretonne, rares ou inexistantes à Nantes.

 

En 1886 Paul Sébillot identifiera la langue parlée dans chacun des villages le long de cette limite qui part de la baie de Saint-Brieuc jusqu'à l'estuaire de la Vilaine. A l'ouest on parlait encore breton et gallo à l'est.

Par ailleurs on notera une faible attirance pour l’apprentissage du breton dans le pays de Nantes où  seulement 3,5% des élèves bilingues de Bretagne sont inscrits alors que ce pays représente 14,5% de l’ensemble des élèves. (***)

Cette situation résulte donc de mouvements migratoires qui ont réussi, bien que très minoritaires, à imprégner un territoire dont la culture moins prégnante s’est effacée devant celle des migrants bretons. Ce qui a été possible en pays nantais, ne l’aurait certainement pas été en Normandie. L’inexistence du gallo –pas de panneaux bilingue gallo/français, pas d’émissions radio ou télé, peu de productions littéraires ou artistiques – expliquent la place que les bretons nantais occupent sur ce territoire oublieux de ses origines.

 « L’appartenance » de Nantes à la Bretagne serait-elle possible si elle était proclamée dans ses langues historiques ; le gallo ou le poitevin ? Certainement pas, les rattachistes ne se sont pas trompés. Mais ce faisant, usant de bretonnitude indûment, ne révèlent-ils pas l’inconsistance de la revendication ?

 

Certes, les rattachistes souligneront que Nantes abrite le château dit «des ducs de Bretagne » mais dont il conviendra de noter;

- que l’origine de la construction est attribuable à un Poitevin descendant de capétiens, le vicomte de THOUARS  

 - que son agrandissement est l'oeuvre d'un capétien Pierre de DREUX (envoyé par

 

                                                             https://3.bp.blogspot.com/--2rhRac2s-U/V2JnICJS1YI/AAAAAAAAEaI/JlzIX82nstA8i-NOOOJMUQcgGqIMDoOmQCK4B/s200/bzh_dreux.gif

le roi de France Philippe Auguste) qui, devenu baillistre de Bretagne, imposera à la Bretagne les queues d’hermine issues de ses armoiries … d’Eure et Loir (*).

- que l'appellation récente  "château des ducs de Bretagne" attribuée par Marc Elder en 1924 qui pourrait laisser penser que c'est le siège d'une dynastie ducale ou que les ducs de Bretagne en sont à l'origine, est discutable. Si l'appellation "châteaux des ducs de Bretagne" doit revenir au château que les ducs ont le plus fréquenté, alors il est dans le pays Vannetais, presqu'île de Rhuys, c'est le château de Suscinio.

L'essentiel de son aspect actuel revenant à François II (né à Clisson et vivant à la cour de France lorsqu'il hérite du duché) dernier duc de Bretagne qui en entreprit la construction vers 1470. Sa fille Anne l'embellira lors de son retour temporaire à Nantes après la mort de Charles VIII avant que le château devienne forteresse royale en 1532.

Peut-être certains bretons se souviennent-ils aussi d’une histoire ancienne des peuples de la Loire-Atlantique composée notamment des Pictes (=rusés) alliés de l’envahisseur romain contre les bretons (**) ?

L’histoire est chargée de vicissitudes qui ébranlent parfois des convictions récentes et ne se plie pas à une lecture partisane simpliste.

Heureusement pour les rattachistes, le drapeau breton Gwenn ha Du rappelle avec ses bandes blanches et noires les neuf évêchés constitutifs de la Bretagne actuelle :

Les quatre bandes blanches pour les pays bretonnants de Basse Bretagne :

Léon, Trégor, Cornouaille, Vannetais. 

Les cinq bandes noires pour les pays gallo de Haute Bretagne:

Rennais, Dolois, Malouin, Penthièvre, Nantais .

et celui du Pays nantais est bien présent.

Mais il conviendra de se rappeler à ce propos, que l’emblématique drapeau breton utilisé par les manifestants rattachistes est une création du fédéraliste Morvan (Maurice) Marchal, en 1925 qui y a mis en bonne place les queues d’hermine capétiennes et qui signera en 1938 un manifeste qui affirme notamment : 

« […] l'impérieux devoir de regrouper ceux de nos compatriotes qui ne veulent pas confondre Bretagne et Église, Bretagne et réaction, Bretagne et parti-pris puéril anti-français, Bretagne et capital, et encore moins Bretagne et racisme ».

 

 

Après ces quelques moments d’histoire, revenons aux convictions prudentes qu’expriment le collectif « 44=BREIZH » sur son site : « …Il y a fort à parier qu’outre les bretons du département de Loire-Atlantique, ceux des quatre autres départements ont le même désir de discuter des limites et des compétences de notre pays la Bretagne… » mais le vice-président des rattachistes nantais ne l’entend pas de cette oreille « démocratique ». il décrète que  « les seuls habitants de Loire-Atlantique soient consultés...les mieux à même de choisir leur avenir. »

L’absence de démonstrations populaires des bretons pour ce rattachement aux justifications partisanes floues, ne semble pas confirmer l’intuition du collectif.

Probablement parce qu’ils considèrent que les décisions de la République prévalent sur le brouhaha de quelques bretonnités nantaises réveillées par la création des régions et qu’ils ne voient pas clairement si le riche département nantais envisage de se soumettre à la région Bretagne existante en faisant allégeance à l’actuelle préfecture Rennes par exemple, comme précédemment le conté nantais avec Nominoë. L’actuelle région Bretagne n’a certainement pas envie de se détricoter.

Les motifs de rattachements de Nantes à la Bretagne justifient-ils l’abandon des autres territoires de la région Pays de Loire moins favorisés ?

Les références des quelques manifestants nantais au mouvement catalan ne semble pas emballer les foules non plus. Comme toujours,  ces vieilles antiennes indépendantistes comme celles de Bavière, de Catalogne, de Flandre ou d’ailleurs traduisent la volonté de ne pas partager ses richesses avec des territoires plus pauvres. Derrière ces particularismes régionaux se cachent en réalité des égoïsmes, comme celui des nantis nantais.

Les gouvernements doivent veiller partout pour lutter contre l’étiolement des territoires. La République a mis deux siècles à désenclaver les régions reculées et ce n’est pas fini. Ne laissons pas quelques-uns saboter le travail déjà fait.

Le progrès est long, son contraire pourrait être rapide.

Le sentiment d’Erik Orsenna qui se sent breton au seul motif qu’il aime passionnément la Bretagne, ne devrait-il pas prévaloir sur celui des sécessionnistes que nul n’empêche de retourner en Bretagne ?

 

(*)https://www.blogger.com/blogger.g?blogID=253591256520325467#editor/target=post;postID=2877403183751501345;onPublishedMenu=allposts;onClosedMenu=allposts;postNum=2;src=postname 

(**) Dans sa conquête de la Gaule, Jules César qui parlant des peuples d’Armorique excluait les Namnètes (de Nantes), était tombé sur un point dur, les bretons. Pour en venir à bout il fallait construire une flotte capable d’affronter celle des Vénètes (Vannes) qui avaient fédéré les peuples d’Armorique. Jules César habitué à naviguer en méditerranée, avait obtenu des Pictes leur participation à la construction de bateaux capables de naviguer en Atlantique pour combattre les Vénètes.

La coopération fût fructueuse, la bataille navale du Morbihan en 56 avjc se termina par la défaite des Vénètes. En remerciement, « … le conquérant donne le territoire des Ambilatres (autour de Nantes) aux Pictons pour avoir collaboré avec lui d'une façon déterminante.».

(***) Enseignement biligue pays de Nantes 2015 http://www.fr.brezhoneg.bzh/46-situation-de-la-langue.htm

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