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L'apostilleur

Ne pas rire (se moquer), ne pas déplorer, ne pas détester mais comprendre (Spinoza)

J’ai demandé à mon voisin pourquoi il se disait « de gauche ».

Déçu par les comportements égoïstes des frondeurs du PS aveuglés par leurs nécessités électoralistes nombrilistes qui ont fini de noyer une gauche emportée par ses courants et en manque d’air pour regarder le pays d’en haut, il reste sans passion pour un parti.

La gauche qui l'intéresse, sans ancrage dogmatique et éloignée des luttes de prés carrés, c’est l’idée plus qu’un parti, qui porte une valeur fondamentale pour toute société, la justice sociale, c’est-à-dire une juste répartition des richesses sur fond de solidarité nationale. Je vois rapidement l’arête dorsale de son point de vue et lui rétorque que c’est également l’attente d’une grande majorité de français et que la gauche n’a pas ce monopole. Ce qu’il ne nie pas et commente ; le dire comme une banalité électorale et dénoncer ce qui l’étouffe, distingue les partis et les dirigeants politiques. Si à droite un mouvement s’engageait pour ce combat il le soutiendrait …

Il commente d’un trait notre période Macronienne qui pourrait laisser croire à une synthèse de la gauche et de la droite pour la satisfaction de la majorité nationale, et penser que dans leurs coins, restent les extrêmes qui grignotent leurs miettes idéologiques sectaires. L’effet loupe de l’élection profite au gouvernement qui met en œuvre sa politique de "redressement " sur la base de réglages rendus nécessaires par les altérations accumulées dans de nombreux compartiments de notre société. Pendant ce temps, il épargne une des causes de l’injustice sociale; la finance supranationale qui, après avoir assujetti les pays « coupables dépensiers » astreint les populations à l’impôt éternel et enrichit les puissants égocentriques qui s’exonèrent par tous moyens de l’impôt. Dénoncer les abus de cette finance-là est plutôt l’apanage des politiques de gauche quand une certaine droite s’en accommode par son silence.

Indépendamment de cela, j’évoquais (avocat du diable) la compétitivité des pays émergents qui met en évidence le niveau de vie des pays industrialisés devenu trop élevé car générant des coûts supérieurs à certains pays européens et incompatibles avec ceux de nos concurrents asiatiques, chinois... et donc résistance possible à une meilleure justice sociale. Pour lui, si ici et là des corrections nombreuses sont évidemment nécessaires, les dérives du système actuel (libéral capitaliste) qui encadrent la paupérisation grandissante d’une partie de l’Europe notamment, est la cause de ce retard. L’emprise des établissements financiers sur les états et leurs dirigeants est grandissante et la « dette » est devenue un des outils de leur hégémonie actuelle.

Les dirigeants de nombreux pays ont usé de l’emprunt, outil facilitateur de leur gestion gouvernementale laxiste pendant des décennies, et ont laissé à leurs suivants la charge de leurs décisions et aux peuples le règlement de la dette. L’appauvrissement des citoyens les moins riches est la règle (Grèce, Espagne, Portugal, France…) nécessaire à son remboursement pendant que l’enrichissement des plus fortunés s’accélère ; dire cela n’est pas une rhétorique partisane mais le constat révélé par quelques chiffres (*).   La justice sociale n’est plus un objectif mais une donnée économique dont l’indicateur est le seuil de tolérance des populations avec lequel il faut louvoyer.

Tous considèrent que l’endettement favorise les développements et la croissance, c'est une règle internationale. Qui envisage d’économiser avant de dépenser ? Personne. Et pourtant quelles seraient les politiques européennes et le niveau de vie des citoyens sans le poids de leurs dettes ? Pour se faire, l’arrêt des investissements qui conditionnent l’activité dureraient des années ; utopie. Cette spirale et son système sont donc éternels sauf à envisager un séisme… Une éventuelle remontée significative des taux à l’effet dévastateur pourrait, par exemple, provoquer la dislocation du système et créer les conditions de la reconsidération des dettes.

Qui connait la fin de l’échéancier de la dette française ou grecque ? Personne. Les créanciers ont placé leurs avoirs auprès des états dépensiers qui leur assurent sécurité et rendements à perpétuité, l’argent produit de l’argent qui profite aux mêmes, encouragés par les gouvernements qui ont préféré la facilité de l’emprunt propice à leur réélection plutôt que l’effort budgétaire raisonnable, obstacle électoral. Et si un Etat venait à relâcher les efforts attendus par les critères de convergence (Maastricht) la menace d’une élévation de ses taux viendrait le rappeler à l’ordre, il est soumis. Rééchelonner ou restructurer les dettes comme l’Allemagne dans les années 50 n’est pas à l’ordre du jour, l’Allemagne notamment s’y opposerait.

L’incurie gouvernementale reconduite par nos politiciens ces dernières décennies se paye aujourd’hui au détriment de la justice sociale. La destinée de l’Europe a échappé à ses citoyens; des individus influents (*) de la même veine aux comportements critiquables et à l’éthique douteuse mènent désormais la barque. Leur point commun ; la connivence avec les milieux financiers dont dépendent les Etats.

Exemples.

L’histoire grecque est révélatrice de la situation. Dès le début des années 80, Giscard voulait que « le pays qui a vu naître la démocratie » rejoigne l’Europe. Trente ans plus tard, Lucas Papadémos, premier ministre de la Grèce, (gouverneur de la Banque centrale hellénique entre 1994 et 2002) a participé à l'opération de magouillage des comptes avec Goldman Sachs (GS) pour leurrer les européens. (http://www.lemonde.fr/europe/article/2011/11/14/goldman-sachs-le-trait-d-union-entre-mario-draghi-mario-monti-et-lucas-papademos_1603675_3214.html). Le gestionnaire de la dette grecque est d'ailleurs un certain Petros Christodoulos ex-trader de GS. « Mario Draghi vice-président de GS pour l'Europe entre 2002 et 2005, est chargé des "entreprises et pays souverains".  A ce titre, l'une de ses missions sera de vendre le produit financier "swap" permettant de dissimuler une partie de la dette souveraine qui a permis de maquiller les comptes grecs. Mario Monti est conseiller international depuis 2005 chez GS.…

Qui à droite s’est opposé aux compromissions des dirigeants européens devenus commis de Goldman Sachs en Europe ?

La dette grecque contractée en secret avec GS (qui percevra 300 millions au passage) deviendra principalement celle des banques françaises (20 milliards) et allemandes (17 milliards). Le jeu des risques systémiques encourus « to big to fail » entraînera les Etats à les garantir. Donc, potentiellement celle des citoyens européens qui deviennent caution de la Grèce. La Troïka grecque (Commission européenne, BCE et FMI) assujettira la population grecque pour rembourser la dette contractée par Papadémos qui lui est à l’abri des oukases de la Troïka chez son créancier (GS) au lieu d’être en prison pour ses malversations à l’origine de tant de misère. Nul ne sait combien de temps cela durera, les restrictions créent du chômage, le PIB diminue et proportionnellement la dette augmente … Une partie de l’Europe est dominée maintenant par l’état de nécessité imposé par les dettes qui orientent les politiques à son service au détriment des plus démunis. La Grèce a essayé de se révolter contre sa dette éternelle, résultat, elle s’appauvrit, comme le Portugal qui semble sortir de l’ornière avec des salaires fortement diminués.

Mon voisin me fait remarquer que pendant que la dette s’accroît, les fortunes des plus riches flambent.

Et alors lui dis-je, l’enrichissement de certains n’est-il pas la manifestation du bon fonctionnement de l’économie ? Partant du principe qu’on est toujours le riche de quelqu’un cet état de fait est-il condamnable en soi ? L’augmentation de la richesse des plus riches n'est-elle pas une bonne chose pour tous ? Empêcher l’enrichissement des plus riches c’est améliorer le sort des moins riches ?

Mon voisin s’attache à distinguer les « riches condamnables » qui ne sont pas ceux de l’Observatoire des inégalités (https://www.inegalites.fr/A-quel-niveau-de-vie-est-on-riche?id_theme=15), dont les revenus mensuels, en France, s’élèvent au double du salaire médian (3100€). Ceux qui l’intéressent sont les représentants d’un système hors contrôle que quelques exemples révèlent et auxquels trop de dirigeants politiques font allégeance. Pour illustrer son paradoxe de la flambée concomitante des plus grandes fortunes planétaires, une autre facette de l’expression de ce capitalisme exacerbé, il me rappelle quelques chiffres.

(*) L’ONG OXFAM nous dit que dans le monde « … huit hommes détiennent autant de richesses que la moitié la plus pauvre de la population mondiale », autant que 3,5 milliards d'individus.

OBAMA aux Nations unies dit en septembre 2016 qu’ « il ne peut y avoir de stabilité dans un monde où 1 % de l'humanité détient autant de richesses que le reste de la population ».

Preuve s'il en fallait de ce délire d'enrichissement, aux Etats-Unis en 2010 quarante-cinq millionnaires ont lancé une pétition  afin que soient supprimés les allègements fiscaux accordés depuis 2001 aux contribuables dont les revenus annuels excèdent le million de dollars. Ils voulaient être soumis à un impôt plus fort et demandaient à l'administration Obama de les taxer d’avantage au nom de la « santé fiscale de notre nation »… Respect. Récemment B. Gates a réitéré sa position « je devrais payer plus d’impôts » s’opposant à D. Trump qui prépare le contraire.  

En France, les 1 % les plus riches détiennent 25 % des richesses nationales. Depuis les années 80/90, leur patrimoine a augmenté de 100% pendant que celui des autres progressait de 25%.  Pendant que les loyers augmentaient plus (x2,5) que l’inflation (x2), entre 1980 et 2012 (INSEE) la part des dividendes versés aux actionnaires a augmenté de plus de 100%. En 2016 la France a été championne d’Europe des dividendes versés aux actionnaires et retrouvé le même nombre de pauvres qu’en 1980, environ 5 millions. Etc.  

Autant d’exemples ne placent pas la France sur le podium européen de la justice sociale.

Dans le même temps, phénomènes parallèles à cet invraisemblable enrichissement, les scandales se succèdent, après le Lichtenstein, l’évasion fiscale au Luxembourg (Lux Leaks), la fraude fiscale internationale et le blanchiment d'argent d’HSBC (Swiss Leaks), l’optimisation fiscale des grandes fortunes (Panama Papers), l’évitement fiscal des sociétés offshore (Paradise Papers), Bruxelles se fait tordre le bras pour établir la liste noire des paradis fiscaux et soutient timidement les lanceurs d’alerte dont le droit et la morale doivent être défendus devant les tribunaux. Voilà quelques stigmates de cette maladive richesse-là qui n'aime pas l'impôt.

Ces indicateurs illustrent la rapidité et le niveau de l'enrichissement de quelques-uns, les méthodes utilisées, la bienveillance dont ils bénéficient et l'inefficacité des États à s'y opposer; une nouvelle féodalité est née.

La coupe est-elle pleine ? Je lui ai demandé comment on avait pu en arriver là ?

Les racines du mal sont anciennes et multiples me dit-il et quelques repères historiques et philosophiques aideront à comprendre les origines de ces exagérations.

Aristote avait déjà distingué l’économie, nécessaire au bon fonctionnement de la cité et de la famille, et la chrématistique ce syndrome condamnable qui consiste à accumuler de l’argent sans autre finalité que sa possession. Platon condamnait lui l’usure ; la création d’argent avec de l’argent sans travail. Au début du Moyen-Age, les chrétiens reprendront ces préceptes, Thomas d’Aquin enfoncera le clou au XVe s. Un peu plus tard Jacob Fugger fils de paysan, tisserand, exploitant de mines, fondateur d’une entreprise multinationale, puis banquier, financera Charles Quint et Maximilien Ier empereur d’Autriche (qui l’anoblira par besoin de son argent). Premier capitaliste, il privilégia la finance et la pratique de l’usure à la production pour illustrer sa devise : « augmenter ses profits autant que possible ». Il sera le premier à inverser la cause de l’enrichissement, la source de ses revenus viendra de l'argent gagné grâce à l'argent (l’usure) qu'il réinvestira dans la production. Cette pratique perdurera bien après lui (***).

 

Les grands banquiers étaient alors dépendants des pouvoirs absolus qui usaient « du fait du prince » le cas échéant. Le pouvoir politique dominait les financiers et s’affranchissait des créances à sa guise. Depuis Saint-Louis les finances de la France ont été dans le rouge, il a dépouillé les juifs de Ploërmel. Philippe le Bel a spolié les juifs, les banquiers lombards et les Templiers.  En 1337 Edouard III d'Angleterre "répudie" sa dette envers les banquiers italiens En 1525, Charles Quint ne remboursera pas la sienne aux Welser. Son fils Philippe II qui ne sera pas sensible à la noblesse de l'argent, décrétera que les dettes de l'état ne seront plus honorées. Louis XIV confisquera les biens de son trop riche intendant Fouquet. John Law convainc le duc d’Orléans de mettre en œuvre son système éponyme qui conduira à diviser la dette de la France par deux sur le dos des actionnaires… La France a été en défaut de paiement à 8 reprises entre le XVI et le XVIIe s.

Pendant des siècles, les financiers savaient qu’ils dépendaient du bon vouloir du pouvoir, « l’Etat » était fort, le pouvoir politique utilisait des financiers qu’il dominait. Les fortunes des financiers se faisaient sur le dos de l’Etat qui se récupérait sur les dos de leurs financiers.

Les choses changent avec la Révolution française qui abolit les privilèges de la noblesse et du clergé monopolisateurs des richesses. Les bourgeois leur succèdent et développent plus librement leur enrichissement, encadré par les lois de la République. Les droits de successions naissent (1%) et évolueront au fil du temps. Quels qu’ils soient, ils n’empêcheront pas la reconstitution des fortunes des familles dominantes et de leurs sociétés. Une nouvelle « noblesse de l’argent » se répand. L’Etat ayant oublié de conserver « le fait du prince » dans sa Constitution, il s’inféodera à ce nouveau pouvoir qu’il ne saura jamais durablement encadrer.

Les Républiques s’en sont accommodées, leur épanouissement devint sans limite comme celui des fortunes étrangères dont l’origine est antérieure à 1789  qui déborderont leurs frontières et prospéreront également au fil de nos Républiques. 

Cette évolution de l’acceptation de la richesse a été favorisée par Calvin qui introduisit un biais dans la pensée dominante encore au début des temps modernes (XVIe s.). Alors qu’au moyen âge le travail était perçu comme une épreuve, avec les réformateurs il s'est valorisé, la recherche des biens matériels est devenue compatible avec la vie spirituelle. Cette époque, propice à la création de son travail, se différencie de la nôtre qui conditionne obsessionnellement le travail à son objectif du profit (**). Pour Régis Debray, le travail n’est plus un moyen de développement de l’individu mais un manque à gagner pour les actionnaires.

Calvin oubliera de poser des garde-fous.

Nulle crainte à avoir pour les riches aujourd’hui, les premiers révolutionnaires n’ont pas de descendants, ou si peu, et leurs capacité de nuisances n’a aucune chance d’affecter cette « noblesse de l’argent » apatride. Leur patrie de souche s’est effacée devant la nouvelle ; la patrie fiscale. A l’impôt, acte de solidarité nationale, ils préfèrent l’exil de leur argent. Dans le même temps, les escroqueries financières s’internationalisent comme l'augmentation de la masse monétaire qui s'appuie sur des instruments artificiels (les produits financiers dérivés). Les financiers sont les seuls à pouvoir les utiliser et à s'enrichir, plombant au passage les stocks d’or avec des alliages douteux et parfois aussi des banques.

Exemple.

La Banca Monte Dei Paschi di Sienna, plus vieille banque du monde et troisième banque italienne, s'est intoxiquée aussi. Objet également d'un scandale politico financier en Italie, elle révèle la compromission des acteurs et l'aversion qu'elle suscite est à la hauteur de ses répercussions européennes. Après plus de cinq siècles d'existence, les pertes deviennent abyssales et des anonymes profiteront des malversations de la banque. Son procès en cours, sous huis clos injustifié, ne les dévoilera probablement pas. Matteo Renzi sera-t-il appelé par les juges, lui qui avait demandé à la télévision aux italiens d'acheter des actions de cette banque avant que leur cours ne s'effondre quelques temps après ?

Mario Draghi s’est retrouvé patron de la BCE superviseur du système bancaire de la zone euro, quand patron de la banque d'Italie il a laissé faire la banque en sachant qu'elle courait à sa perte (****). Sera-t-il appelé à la barre ?

Une fois encore l’escroquerie fonctionnera. Les mouvements financiers hors contrôle auront enrichi les mêmes. Les finances s'évaporent, l'impôt est oublié et les finances publiques sont mises à contribution pour préserver un système bancaire interdépendant.

Résultat, les scandales à répétition jamais dénoncés par les institutions européennes leur ont fait perdre leur crédibilité après avoir nourri trop de suspicions. L’Europe des finances hors atteinte de la vindicte des démocraties se maintiendra-t-elle encore longtemps en l’état ? La justice sociale a complètement disparu du radar des priorités politiques.

Si Alain Minc, partisan invétéré du capitalisme, sent maintenant que "la vague gronde", c’est mauvais signe. Le populisme se nourrit de tous les excès et s’il est décrié par ceux qui en sont parfois la cause, il révèle aussi un tsunami des consciences en rupture avec un système qui ne grandira pas jusqu'au ciel.

Michel Onfray est l’auteur d’une prophétie - Décadence. Serait-elle en marche ?

 

 (**) Henri Lachmann, PDG de Schneider électrique  (CAC 40 – 180 000 employés) dévoilera dans un article comment son conseil d’administration et ses fonds de pension, l’ont obligé à des résultats « à 2 chiffres » incompatibles avec un développement industriel à long terme, condamnant des sites et leurs emplois ralentisseurs de performances immédiates.

(***) A. Gomez PDG de THOMSON, présentera les résultats exceptionnels de sa société nationale ( dus pour une bonne part à des placements financiers résultants d'une trésorerie excessive négociée avec les saoudiens pour la vente de systèmes d'arme) à Mitterrand, lequel le remettra à sa place en lui rappelant qu’il devait développer une industrie et pas une banque.

(****) Résumé ce qui est reproché à M. Draghi https://www.20minutes.fr/economie/1090459-20130130-banca-monte-dei-paschi-scandale-financier-italie-draghi-eu

 

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