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L'apostilleur

L'apostilleur

Ni dogme ni esprit partisan, juste le contraire

Plus de cinq siècles après, l’Espagne ouvre la boite de Pandore avec les juifs séfarades et les musulmans expulsés après la Reconquista en 1492.

Une noria est encore visible à CordoueAprès avoir commencé récemment un curieux coming out communautaire, l’Espagne a adopté en juin 2015 une loi sectaire qui permet aux seuls descendants des juifs séfarades expulsés d’Espagne en 1492, d’obtenir la nationalité espagnole ou la double nationalité. L’Espagne fait ainsi un grand-écart historique après n’avoir aboli qu’en 1967 le décret de l'Alhambra de 1492 qui permettait l'expulsion des juifs d'Espagne.

Cette loi qui s’adresse à des individus caractérisés par leur religion, est un modèle « d’anti-laïcité ».

Un rapide aperçu du contexte historique suscite questionnements.

« L’affaire » remonte à la fin du XVe siècle lorsque le point final de la Reconquista se concrétise avec la capitulation de Boabdil, roitelet musulman de la taïfa de Grenade, qui livre l’Alhambra à Isabelle de Castille et Ferdinand d’Aragon sans combattre. Effondré par l'abandon d'autant de merveilles il pleure. Sa mère lui aurait dit alors : " Pourquoi pleures-tu comme une femme ce que tu n'as pas su garder comme un homme". L’Inquisition se met en marche, la conversion au catholicisme s’impose, juifs et musulmans doivent se convertir ou partir avec ce qu’ils peuvent emporter avec eux, le reste est confisqué.

Ainsi, plus de cinq siècles après l’événement, les espagnols reviennent sur leur Histoire. Pourquoi pas. Sauf que, reconnaissant cet événement par ce premier pas, on peut se demander, pourquoi…

  • tous les juifs séfarades ne sont pas concernés, une liste de pays (les plus riches) limite l’application de la loi, les juifs séfarades du Maghreb ne sont pas concernés.
  • cette action se limite à la proposition de nationalité ? La restitution de leurs biens ne devrait-elle pas aussi être posée si cette loi repose sur la réparation du préjudice ?
  • les descendants des musulmans concernés sont bien plus nombreux, pourquoi sont-ils exclus de la loi ?

Si la légitimité de cette reconnaissance avait considéré l’importance de l’influence des populations chassées d’Espagne au XVe siècle, à l’évidence il aurait fallu donner la priorité aux musulmans.

Qu’aurait été l’histoire des juifs séfarades sans la magnifique épopée de plus de sept siècles d’al-Andalus, conduite par les musulmans? Même si personne ne conteste que Maïmonide, philosophe juif du XIIe siècle, a contribué ponctuellement au rayonnement de Cordoue, l’empreinte juive en Espagne est sans comparaison avec celle des musulmans.

En visitant aujourd’hui l’Andalousie, chacun peut constater à quel point l’héritage culturel d’al-Andalus est éblouissant. Il a influencé l’Espagne toute entière qui en a conservé de très nombreuses traces époustouflantes jusqu’à nos jours.

Cette décision discriminatoire envers les musulmans ne semble pas opportune. On comprendra que certains musulmans, descendants des magnifiques bâtisseurs de l’Alhambra et du Généralife de Grenade, de la mosquée de Cordoue, du réal Alcazar de Séville, de ses jardins, de la Giralda … soient irrités par le message d’ignorance qui leur est adressé. Ils doivent regretter que cette page de leur Histoire ne se soit pas déroulée au Maghreb…

En refusant donc un même droit aux descendants de ceux qui ont subi ensemble les conséquences de la Reconquista, l’Espagne met en évidence l’incongruité ségrégationniste de cette loi.

Par ailleurs, à en juger par l’analyse génétique réalisée en Espagne, https://www.sciencesetavenir.fr/archeo-paleo/la-diversite-genetique-des-espagnols-marquee-par-l-inquisition_21088, les conversions juives au catholicisme ont été bien plus nombreuses que celles des musulmans. Quand 10% de la population espagnole conserve des traces génétiques de leurs ancêtres Maures, plus de 20% auraient des aïeux juifs séfarades. Si l’on considère que les musulmans étaient bien plus nombreux que les juifs à l’époque d’al-Andalus, cela démontre que les juifs séfarades ont donc « accepté » massivement la conversion, contrairement aux musulmans. Il en résulte donc un préjudice d’autant plus important à l’endroit des musulmans même si cette période a été douloureuse pour tous.

Qui comprendra qu’un juif en 2017 peut ressentir une filiation autre qu’historico-intellectuelle avec ses ancêtres après vingt générations d’exil ? Quels liens peuvent-ils avoir avec le territoire de leurs ancêtres dont quasiment tous ignoraient même qu’ils en avaient un avec l’Espagne ? Avant d’arriver en Espagne, les juifs séfarades venaient d’autres contrées notamment du moyen orient. Pourquoi ne revendiquent-ils pas la même loi auprès du pays du Moyen-Orient où ils vivaient vers le VIIe siècle, avant d’arriver en Espagne ? Cette revendication ferait suite à celles de la Palestine « terre d’Israël », de l’Espagne aujourd’hui et demain … ?

Quelles raisons réelles ont conduit Madrid à réveiller cette tranche de son histoire ? L’origine de cette demande est-elle à attribuer à une Espagne en mal de repentance (le Ministre Espagnol de la Justice, Alberto Ruiz-Gallardon, estimant devoir régler « la dette » de l’Etat Espagnol envers les juifs séfarades) ou aux lamentations d’un autre temps de quelques représentants de la communauté juive séfarade ? Comment les juifs ont-ils pu accepter cette mesure dont les motivations économiques cachées ne flattent pas leur dignité ? Cette loi pourrait produire plus de dégâts que de réparations.

L’Espagne n’est pas unie derrière cette loi. En 1988, Felipe González a modifié le Code civil espagnol dans cette perspective, puis le gouvernement socialiste de José Luis Rodríguez Zapatero a interrompu la procédure qui a été reprise et modifiée par le gouvernement conservateur de Mariano Rajoy.

La démarche n’a pas du être aisée pour les juifs séfarades qui ont demandé la nationalité à un pays sachant qu'une partie de la population y est hostile.

Peut-on imaginer que tous les pays qui ont spolié des individus dans leur histoire reproduisent cette mesure ? L’expulsion des juifs d’Angleterre de 1290 et celles de France en 1306 et en 1394… pourraient conduire ces pays à faire les mêmes propositions. A quand la liste des noms des ayants-droits ?

Suivant ces motifs, les descendants des nobles français qui ont fui la Révolution et qui se sont répartis alors un peu partout en Europe, pourraient accéder à la nationalité française, les américains descendants des anglais et des irlandais accéderaient également à la double nationalité, les Russes blancs… et ils pourraient demander aussi réparation.

Cette « affaire » montre s’il le fallait, qu’il faut tirer un trait avec l’Histoire. Réveiller des douleurs que le temps a effacées est inutile. Si les générations actuelles ont un devoir de curiosité avec leur Histoire qui contribuera à une meilleure connaissance d’eux-mêmes, ils ne sont pas pour autant responsables des actes de leurs ancêtres.

A moins que tout cela ne soit que le fruit de cogitations économiques intéressées pilotées par des considérations financières qui se moquent complètement des individus, de l’Histoire et des conséquences pour ce pays réputé comme un des plus antisémites d’Europe.

Une liste de 5200 noms est disponible sur ce site : http://www.atlantico.fr/pepites/descendant-juifs-expulses-decouvrez-pouvez-devenir-espagnol-1019056.html

L’Espagne distribue des passeports aux juifs « descendants des Juifs séfarades expulsés d’Espagne en 1492. » http://www.courrierinternational.com/article/espagne-bientot-les-premiers-passeports-espagnols-pour-les-descendants-des-juifs-expulses

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